Depuis plusieurs années, le Burkina Faso cherche à renforcer les bases d’une économie davantage maîtrisée par les Burkinabè. Cette orientation s’est encore affirmée avec l’adoption du Plan RELANCE 2026-2030, qui place la construction d’une économie productive, souveraine et compétitive au cœur du nouveau référentiel national. Le Gouvernement entend notamment développer la production locale, transformer davantage les ressources nationales, renforcer l’industrie et réduire progressivement la dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Le Plan RELANCE, évalué à 36 000 milliards de FCFA, prévoit par ailleurs que près des deux tiers de son financement proviennent de ressources souveraines. Cette orientation se traduit également par des actions concrètes dans plusieurs secteurs : agriculture, élevage, industrie, énergie, commerce et transformation des matières premières. L’Offensive agropastorale, hydraulique et halieutique 2026-2028, par exemple, mobilise près de 840 milliards de FCFA et cible plusieurs filières, dont le riz, le lait, le soja, le sésame, l’arachide, le blé, le manioc et le karité. Le Gouvernement cherche ainsi à augmenter la production nationale, à développer les chaînes de transformation et à créer davantage d’emplois.
Cette dynamique traduit une volonté claire : produire davantage au Burkina, transformer davantage au Burkina et créer davantage de valeur au Burkina. Mais derrière cette ambition se pose une question économique essentielle, moins visible dans les discours : une fois les produits fabriqués, qui va les acheter ?
Produire davantage, c’est créer une offre. Encore faut-il créer la demande.
Une usine peut être moderne, un produit peut être fabriqué avec des matières premières burkinabè et des emplois peuvent être créés. Mais pour que l’activité soit durable, il faut que les produits trouvent régulièrement preneur.
C’est le principe élémentaire d’une économie de marché : produire et vendre doivent avancer ensemble.
Le Burkina dispose déjà d’exemples qui permettent de comprendre cet enjeu. La Société burkinabè de tomates (SOBTO), qui commercialise notamment le double concentré de tomate A’diaa issu de la transformation de tomates locales, a rencontré des difficultés dans son réseau de distribution. En février 2026, l’APEC indiquait que seuls 5 des 22 distributeurs agréés au lancement continuaient à respecter leurs engagements. Les échanges avaient notamment porté sur l’amélioration de la disponibilité du produit sur le territoire.
Lire aussi 👉 Plan RELANCE : les banques et institutions financières appelées à renforcer le financement de l’ économie.
Le problème n’était donc pas uniquement de fabriquer le produit. Il fallait aussi réussir à le faire parvenir au consommateur.
Mais au-delà de la distribution, une autre question apparaît rapidement : le consommateur burkinabè a-t-il les moyens d’acheter régulièrement ces produits ?
Le pouvoir d’achat, le véritable nœud de l’équation
C’est probablement l’un des principaux défis de la politique de production locale. Le consommateur burkinabè dispose d’un revenu limité, et une grande partie des ménages doit avant tout arbitrer ses dépenses en fonction de ses besoins essentiels. Dans ce contexte, le prix reste un élément déterminant dans la décision d’achat.
Or, dans de nombreux cas, les produits fabriqués localement restent plus chers que leurs équivalents importés. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs : coût des matières premières, énergie, équipements, emballage, transport, financement, volumes de production ou encore coût de distribution.
Pour le consommateur, cependant, le raisonnement est simple : si deux produits remplissent pratiquement le même besoin et que l’un coûte moins cher, le choix du moins cher devient souvent difficile à éviter.
C’est ici que la question du « consommer local » prend toute sa complexité.
On peut appeler les populations à privilégier les produits fabriqués au Burkina Faso. On peut également encourager les entreprises nationales à investir et à produire davantage. Mais lorsque le pouvoir d’achat est limité, la volonté de soutenir la production nationale doit composer avec la réalité du portefeuille des ménages.
La question n’est donc pas seulement : « Est-ce que le Burkinabè veut consommer local ? »
Elle est aussi : « Le produit local est-il financièrement accessible au Burkinabè moyen ? »
Le consommateur ne peut pas porter seul la souveraineté économique
Le consommateur a évidemment un rôle à jouer. Acheter un produit fabriqué localement permet de soutenir une entreprise nationale, de maintenir des emplois et de faire circuler davantage de revenus dans l’économie nationale.
Mais demander au consommateur de payer systématiquement plus cher au nom du « consommer local » peut rapidement atteindre ses limites.
Le défi consiste donc à faire en sorte que le produit local devienne progressivement compétitif, plutôt que de demander indéfiniment au consommateur de compenser les surcoûts liés à la production nationale.
Cela suppose notamment de travailler sur plusieurs éléments :
- réduire les coûts de production ;
- améliorer la productivité des entreprises ;
- faciliter l’accès au financement ;
- renforcer l’approvisionnement en énergie ;
- améliorer les infrastructures et le transport ;
- développer les capacités de transformation ;
- améliorer l’emballage et la présentation ;
- renforcer les circuits de distribution ;
- produire en quantité suffisante pour bénéficier d’économies d’échelle ;maintenir une qualité régulière.
Le Gouvernement agit déjà sur certains de ces leviers. La régulation des importations fait notamment partie des outils utilisés pour mieux protéger les producteurs nationaux tout en tenant compte du pouvoir d’achat. En juillet 2026, le Gouvernement indiquait que des mesures de suspension ou de levée de suspension des importations étaient prises en fonction de l’état des stocks, avec le double objectif de préserver le pouvoir d’achat et de permettre aux entreprises nationales d’écouler leurs productions. Cette recherche d’équilibre est importante : protéger la production nationale sans rendre la consommation plus difficile pour les ménages.
Le produit local doit aussi gagner par la qualité et la disponibilité
La production locale ne peut pas reposer uniquement sur l’argument patriotique. À terme, un produit fabriqué au Burkina doit pouvoir convaincre parce qu’il est bon, fiable, disponible et proposé à un prix acceptable. Cela demande des investissements dans les machines, la transformation, l’emballage, la conservation, le transport et surtout la distribution.
Lire aussi 👉 Burkina Faso : comment l’économie a retrouvé sa dynamique malgré la crise sécuritaire.
Le Gouvernement travaille d’ailleurs sur plusieurs de ces maillons. Dans le cadre de l’Offensive agropastorale, hydraulique et halieutique 2026-2028, huit filières sont considérées comme prioritaires, dont le riz, le lait, le soja, le sésame, l’arachide, le blé, le manioc et le karité. L’initiative prévoit également de renforcer la production et de créer des emplois. Mais plus la production augmente, plus la question des débouchés devient importante.
Que fera-t-on de davantage de riz si les circuits de commercialisation ne suivent pas ? Que deviendront les nouvelles unités de transformation si leurs capacités dépassent leurs ventes ?
Ce ne sont pas des obstacles insurmontables. Ce sont simplement des questions auxquelles il faut répondre en même temps que l’on augmente la production.
L’État peut ouvrir la voie, mais le marché doit suivre
La politique actuelle ne repose d’ailleurs pas uniquement sur l’appel aux consommateurs. La régulation de certaines importations, le développement des circuits de distribution et l’accompagnement des entreprises nationales font partie des leviers utilisés pour permettre aux producteurs locaux de trouver davantage de débouchés.
Le Gouvernement a également pris des mesures pour mieux organiser le commerce intérieur et protéger certains acteurs nationaux. En février 2026, un décret a notamment été adopté afin de mieux organiser le commerce de distribution et de détail, avec des mesures présentées comme devant contribuer à renforcer la souveraineté alimentaire.
C’est là que l’équilibre devient important.
Protéger temporairement une production locale peut donner à une entreprise le temps de se développer. Mais, sur la durée, cette entreprise doit aussi pouvoir améliorer sa productivité et sa compétitivité. L’objectif ne devrait donc pas être simplement de remplacer un produit importé par un produit fabriqué localement.
Il s’agit de construire des entreprises capables de produire durablement et de répondre aux besoins du marché.
Le marché burkinabè est important, mais il ne doit pas être la seule perspective
Il existe également une autre possibilité : penser dès maintenant au marché régional.
Si une entreprise burkinabè parvient à produire en quantité suffisante, avec une qualité constante et à un prix compétitif, son marché potentiel ne s’arrête pas aux frontières nationales.
Le Plan RELANCE affiche justement l’ambition d’une économie davantage tournée vers la transformation locale et les exportations. Le secteur privé est appelé à jouer un rôle central dans cette transformation. Cela ouvre une perspective intéressante : produire pour le Burkina, mais aussi progressivement pour le Mali, le Niger, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo ou d’autres marchés selon les produits et les conditions commerciales.
Dans cette logique, le véritable succès d’une entreprise burkinabè ne sera pas de vendre uniquement parce qu’elle est burkinabè. Il sera de vendre parce que son produit répond à un besoin et peut rivaliser sur le marché.
Alors, qui va acheter ?
La réponse est finalement large qu’il n’y paraît.
Les ménages, lorsqu’ils trouvent des produits accessibles et de qualité.
Les entreprises, lorsqu’elles achètent localement leurs matières premières, leurs équipements ou leurs services.
L’État et les collectivités, à travers leurs commandes et leurs marchés publics, dans le respect des règles applicables.
Les distributeurs, qui permettent aux produits d’atteindre les consommateurs.
Et demain, les marchés de la sous-région et de l’espace africain, si les entreprises burkinabè parviennent à franchir le cap de la compétitivité.
Le défi du Burkina n’est donc plus uniquement de produire davantage. Il est de construire tout l’écosystème qui permet à cette production de vivre : financement, énergie, infrastructures, transformation, qualité, prix, distribution, consommation et accès aux marchés.
Le « consommer local » peut accompagner cette dynamique. Mais pour qu’il devienne un véritable moteur économique, il faut aller plus loin : faire en sorte que produire au Burkina soit économiquement viable et que choisir un produit burkinabè soit, pour le consommateur, un choix à la fois accessible et convaincant. C’est probablement à cette condition que la production locale pourra progressivement devenir non seulement une question de souveraineté, mais aussi un véritable modèle économique créateur de valeur, d’emplois et d’entreprises durables.
Par Adama SAWADOGO
Burkina Média
