Deepfakes, désinformation, cybercriminalité, protection des données et transformation des métiers : l’intelligence artificielle bouleverse déjà les usages et soulève de nouveaux défis pour les sociétés africaines. Dans cet entretien accordé à Burkina Média, Soglo Eric Houenafa, ingénieur informatique, doctorant en Business Administration (DBA) et auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique, analyse ces mutations et défend une approche fondée sur la vigilance, la formation et la souveraineté numérique.
Accessible depuis un téléphone et intégrée progressivement dans de nombreux domaines d’activité, l’intelligence artificielle offre des possibilités importantes pour les populations, les entreprises et les administrations africaines. Mais son développement s’accompagne également de risques : imitation de voix, fabrication de fausses images, manipulation de l’information, arnaques numériques et utilisation incontrôlée des données personnelles.
Pour Soglo Eric Houenafa, l’enjeu n’est pas de rejeter cette évolution technologique, mais de mieux la comprendre et de se donner les moyens de la maîtriser. Il estime que l’Afrique doit renforcer ses compétences, adapter ses outils à ses réalités et prendre une place plus importante dans la conception et la gouvernance de ces technologies.
Dans cet entretien, il revient sur les menaces liées aux usages malveillants de l’IA, les transformations attendues dans le monde professionnel, les compétences à développer par les jeunes et les ambitions de son projet MiaIA, consacré à la préservation de la mémoire informationnelle humaine.
« L’IA est un puissant accélérateur, et non une solution magique »
Burkina Média : L’intelligence artificielle est aujourd’hui au cœur de nombreuses discussions. Comment définiriez-vous son évolution actuelle et quels changements majeurs entraîne-t-elle déjà dans la vie quotidienne des populations africaines ?
Soglo Eric Houenafa : Nous vivons le passage d’une intelligence artificielle réservée aux laboratoires à des outils accessibles depuis un téléphone. En Afrique, elle peut déjà faciliter la traduction, l’apprentissage, le service client, l’analyse de documents, l’agriculture et certains services de santé. Un entrepreneur peut préparer une offre commerciale plus rapidement ; un étudiant peut obtenir des explications adaptées à son niveau.
Mais l’accès demeure inégal : connectivité, coût des équipements, langues locales et formation constituent des obstacles. Je considère donc l’IA comme un puissant accélérateur, et non comme une solution magique. Sa valeur dépend de notre capacité à la comprendre, à la contrôler et à l’adapter à nos réalités.
Burkina Média : Les deepfakes, les fausses informations et les contenus générés artificiellement deviennent de plus en plus difficiles à distinguer des contenus authentiques. Comment ces technologies sont-elles utilisées pour tromper ou manipuler les citoyens, et quelles conséquences peuvent-elles avoir sur la confiance dans l’information ?
Soglo Eric Houenafa : Les outils de synthèse peuvent produire de faux discours, de fausses images d’événements et des voix imitant une personne connue. Une vidéo attribuée à un responsable public ou un message vocal supposément envoyé par un proche peut ainsi être fabriqué pour susciter la peur, obtenir de l’argent ou influencer l’opinion.
Le danger dépasse la tromperie ponctuelle : à force de voir circuler des contenus truqués, certains citoyens finissent par douter aussi des informations authentiques. Cette crise de confiance fragilise les médias, les institutions et les relations personnelles. Il faut renforcer la vérification journalistique, l’éducation aux médias et la responsabilité des plateformes.
Burkina Média : Face à une vidéo, une image ou un message suspect, quels réflexes simples les internautes devraient-ils adopter pour éviter de tomber dans le piège d’une manipulation par intelligence artificielle ?
Soglo Eric Houenafa : Je recommande cinq réflexes : ne pas partager immédiatement ; rechercher la source initiale ; comparer l’information avec plusieurs médias crédibles ; vérifier la date, le contexte et les incohérences éventuelles ; contacter la personne concernée par un canal indépendant.
Pour une demande urgente de transfert d’argent, même accompagnée d’une voix familière, il faut rappeler le proche sur son numéro habituel et convenir d’une question de vérification. Les détecteurs automatiques de deepfakes peuvent aider, mais ils ne sont pas infaillibles. Le meilleur outil reste un esprit critique associé à des vérifications simples.
Arnaques numériques et protection des données : les nouveaux réflexes à adopter
Burkina Média : Les arnaques numériques évoluent également avec l’utilisation de l’IA, notamment à travers l’imitation de voix, de visages ou d’identités. Quels sont aujourd’hui les risques les plus préoccupants pour les particuliers, les entreprises et les institutions africaines ?
Soglo Eric Houenafa : Les risques les plus préoccupants sont l’usurpation d’identité, les fausses demandes de paiement, la fraude au recrutement, les escroqueries sentimentales et les messages de phishing personnalisés.
Une entreprise peut recevoir une instruction de virement prétendument envoyée par son directeur ; une administration peut être ciblée par de faux documents convaincants. Les organisations africaines doivent adopter des procédures de double validation pour les paiements, former les employés, sécuriser les comptes avec une authentification multifacteur et prévoir des procédures de signalement. La cybersécurité doit devenir une pratique quotidienne, et pas seulement une dépense informatique.
Burkina Média : La protection des données personnelles est un autre enjeu important. Que risquent les utilisateurs lorsqu’ils communiquent des informations personnelles ou professionnelles à des outils d’intelligence artificielle sans en connaître les conditions d’utilisation ?
Soglo Eric Houenafa : Lorsqu’un utilisateur transmet un contrat, un dossier médical, une pièce d’identité ou des données de clients à un service d’IA, il peut perdre la maîtrise de leur circulation et de leur conservation selon les conditions du fournisseur.
Les risques comprennent les divulgations accidentelles, les accès non autorisés, les réutilisations non souhaitées et les atteintes à la confidentialité professionnelle. Avant d’utiliser un outil, il faut lire ses paramètres de confidentialité, limiter les données transmises, anonymiser les documents lorsque cela est possible et privilégier des solutions offrant des garanties contractuelles adaptées. Les entreprises doivent définir clairement quelles informations leurs équipes peuvent ou non soumettre à une IA.
Burkina Média : Vous évoquez également la souveraineté numérique africaine et la maîtrise des données. Que recouvrent concrètement ces notions et pourquoi sont-elles déterminantes pour l’avenir du continent ?
Soglo Eric Houenafa : La souveraineté numérique signifie pouvoir décider comment nos données sont collectées, hébergées, protégées et utilisées, mais aussi disposer de compétences et d’infrastructures pour développer nos propres solutions. Cela ne signifie pas refuser les partenariats internationaux. Il s’agit de négocier ces partenariats avec une véritable capacité de choix. Si nos langues, nos savoirs, nos entreprises et nos administrations dépendent exclusivement de technologies conçues ailleurs, nous risquons de rester de simples consommateurs.
L’Afrique doit investir dans la formation, la recherche, les centres de données lorsque cela est pertinent, les règles de gouvernance et les modèles adaptés à ses contextes.
Emploi et formation : préparer les jeunes aux transformations de l’IA.
Burkina Média : L’intelligence artificielle suscite des inquiétudes concernant l’avenir de nombreux métiers. Selon vous, quels secteurs professionnels pourraient être les plus transformés en Afrique et comment les travailleurs peuvent-ils se préparer à ces changements ?
Soglo Eric Houenafa : Les services administratifs, la comptabilité, les centres d’appels, le commerce, les médias, l’enseignement et certaines activités de programmation connaîtront des transformations importantes.
Beaucoup de tâches répétitives seront automatisées, tandis que de nouvelles fonctions apparaîtront autour de la supervision, de la qualité des données, de la sécurité et de l’intégration des outils. Il serait excessif d’annoncer la disparition générale de ces métiers.
Le défi est plutôt de faire évoluer les compétences : apprendre à utiliser l’IA, contrôler ses résultats, développer son jugement et renforcer les qualités humaines qui restent essentielles, comme l’écoute et la responsabilité.
Burkina Média : Les jeunes Africains sont souvent présentés comme les principaux bénéficiaires potentiels de cette révolution technologique. Quelles compétences devraient-ils commencer à développer dès maintenant pour ne pas subir les transformations à venir, mais plutôt en tirer profit ?
Soglo Eric Houenafa : Je conseillerais aux jeunes de consolider d’abord les fondamentaux : lecture, raisonnement, mathématiques, expression écrite et culture numérique. Ils peuvent ensuite se former à la programmation, à l’analyse de données, à la cybersécurité, à la conception de produits et à l’utilisation critique des outils d’IA.
L’anglais technique peut ouvrir des ressources supplémentaires, sans négliger les langues africaines. Il faut surtout apprendre par des projets concrets : créer un outil utile à une école, à une exploitation agricole ou à une petite entreprise.L’objectif n’est pas seulement de savoir interroger une IA, mais de résoudre un problème réel et d’en mesurer les conséquences.
Burkina Média : Les États, les établissements d’enseignement et les entreprises africaines sont-ils suffisamment préparés à ces mutations ? Quelles actions prioritaires devraient-ils engager pour accompagner les populations et encadrer les usages de l’intelligence artificielle ?
Soglo Eric Houenafa : Des initiatives existent, mais la préparation reste très inégale selon les pays et les institutions.
Trois priorités me semblent essentielles. D’abord, introduire une éducation à l’IA et aux médias numériques à différents niveaux de formation. Ensuite, établir des règles proportionnées sur la protection des données, les usages sensibles, la transparence et les recours en cas de préjudice. Enfin, soutenir la recherche appliquée, les PME technologiques et la reconversion professionnelle.
Les pouvoirs publics devraient également montrer l’exemple dans leurs propres achats de technologies : sécurité, auditabilité et protection des citoyens doivent être des critères de décision.
Un ouvrage et un projet tournés vers les défis de l’intelligence artificielle
Burkina Média : Votre ouvrage, Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique, aborde précisément ces préoccupations. Qu’est-ce qui vous a conduit à l’écrire, quels constats souhaitez-vous partager avec les lecteurs et quel message principal espérez-vous qu’ils en retiennent ?
Soglo Eric Houenafa : J’ai écrit Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique parce que je constate un décalage entre la vitesse d’adoption de ces technologies et le niveau de préparation d’une partie de nos populations.
Les promesses sont considérables, mais les risques de manipulation, de fraude, de dépendance technologique et d’exclusion méritent un débat accessible. Mon objectif n’est pas de faire peur ni de rejeter l’innovation. Je veux inviter les familles, les enseignants, les décideurs et les entrepreneurs à poser les bonnes questions : qui contrôle l’outil, quelles données lui confions-nous et qui bénéficie réellement de ses résultats ?
Mon message central est simple : l’Afrique doit utiliser l’IA avec ambition, mais jamais sans vigilance.
Burkina Média : Vous portez également le projet MiaIA, que vous présentez comme une initiative visant la préservation de la mémoire informationnelle humaine. Quelle est l’idée qui fonde ce projet, à quel besoin cherche-t-il à répondre et quel est aujourd’hui son niveau d’avancement concret ?
Soglo Eric Houenafa : MiaIA repose sur une idée : aider une personne à organiser et préserver des éléments de sa mémoire informationnelle, ses expériences, ses récits et les connaissances qu’elle souhaite transmettre.
Nous envisageons notamment une collecte volontaire par des échanges réguliers, puis, à plus long terme, l’exploration de dispositifs complémentaires. Il ne s’agit pas de prétendre reproduire la conscience humaine ni de promettre une technologie de lecture directe de la mémoire.
À ce stade, MiaIA est un concept de recherche et de développement dont les fonctionnalités, la faisabilité et les garanties éthiques doivent encore être précisées et validées. Le consentement, la sécurité, la possibilité d’effacer les données et le contrôle par la personne concernée sont au cœur de la réflexion.
Burkina Média : Pour terminer, quelle place souhaitez-vous voir occuper par l’Afrique dans le développement de l’intelligence artificielle au cours des prochaines années ? Et quel conseil adresseriez-vous aux citoyens, particulièrement aux jeunes, pour qu’ils puissent utiliser cette technologie avec discernement et en faire une véritable opportunité ?
Soglo Eric Houenafa : Je souhaite voir l’Afrique passer du statut de marché de consommation à celui d’acteur qui conçoit, évalue et gouverne l’intelligence artificielle. Notre continent possède des talents, des besoins concrets et une diversité linguistique qui peuvent nourrir des innovations originales. Pour y parvenir, il faudra coopérer entre universités, États, entreprises et société civile, tout en investissant durablement dans les compétences.
Aux jeunes je dirais, soyez curieux, apprenez à construire, vérifiez ce que les machines vous proposent et protégez vos données. Ne laissez jamais un outil décider à votre place de ce qui est vrai, juste ou utile. L’IA doit servir l’être humain et le développement de nos sociétés.
Soglo Eric Houenafa est ingénieur informatique, doctorant en Business Administration (DBA), directeur général de MY AFRIQUE 2S2I SARL et auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique.
Entretien réalisé par la rédaction de Burkina Média.
