L’avis d’une jeune ingénieure en génie des systèmes électriques et énergies renouvelables, passionnée par la transition énergétique, l’électrification rurale décentralisée et la conception de solutions durables alliant fiabilité technique, viabilité économique et impact social concret.
Par DIALLA Wendata Lydia, 2e jumelle
Nous parlons souvent de déficit énergétique, de nouvelles centrales et de développement des énergies renouvelables. Mais il existe une autre manière d’augmenter l’énergie disponible : arrêter d’en gaspiller une partie.
« Arrêter d’en gaspiller une partie », affirme la jeune ingénieure Lydia Dialla.
Lorsqu’un pays manque d’électricité, le premier réflexe consiste à produire davantage : construire des centrales, installer des panneaux solaires, renforcer les réseaux et diversifier les sources d’approvisionnement. Ce réflexe est compréhensible, car ces investissements sont indispensables pour répondre à une demande croissante et accompagner le développement économique. Cependant, une question reste trop souvent au second plan : combien d’énergie pourrions-nous rendre disponible simplement en utilisant mieux celle que nous produisons déjà ?
C’est tout l’enjeu de l’efficacité énergétique. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas seulement d’éteindre une ampoule en quittant une pièce. Il s’agit de repenser notre manière de concevoir les bâtiments, de choisir les équipements, d’organiser la production industrielle et même de planifier le développement énergétique de nos villes.
Car une énergie gaspillée est une ressource mobilisée sans produire toute la valeur qu’elle pourrait apporter.
Le gaspillage énergétique ne se voit pas toujours
Imaginez deux entreprises qui réalisent le même travail, produisent la même quantité de marchandises et fonctionnent pendant le même nombre d’heures. Pourtant, l’une dépense davantage en électricité que l’autre. La différence ne vient pas nécessairement de leur activité, mais parfois de leurs équipements, de leur entretien ou de la manière dont elles utilisent l’énergie.
Un moteur électrique mal dimensionné, une climatisation qui fonctionne dans un bâtiment mal isolé, un compresseur présentant des fuites ou un système de pompage mal optimisé peuvent entraîner une consommation excessive. L’entreprise paie alors pour une énergie qui ne se traduit pas par une production supplémentaire.
Le phénomène existe également dans nos ménages. Nous achetons parfois un appareil en comparant uniquement son prix, sans considérer sa consommation électrique sur plusieurs années. Nous climatisons des pièces qui laissent entrer la chaleur, utilisons des équipements peu performants et laissons fonctionner certains appareils sans nécessité réelle.
Le problème, c’est que cette consommation supplémentaire ne se présente pas toujours comme un gaspillage évident. Elle apparaît sur la facture, dans les coûts de production et, à l’échelle du système électrique, sous la forme d’une demande plus élevée.Le gaspillage énergétique est souvent invisible au moment où il se produit, mais son coût, lui, finit toujours par apparaître quelque part.
Au Burkina Faso, chaque kilowattheure doit compter
Dans un contexte où l’accès à une électricité fiable et abordable reste un enjeu de développement, l’efficacité énergétique mérite une place centrale dans les politiques énergétiques.
Le Burkina Faso investit dans les énergies renouvelables, notamment le solaire, pour diversifier son approvisionnement et renforcer ses capacités de production. Mais développer de nouvelles capacités ne dispense pas de mieux gérer la demande existante.
Produire de l’électricité supplémentaire demande des investissements, des équipements, des infrastructures et des moyens d’exploitation. À l’inverse, réduire une consommation inutile peut permettre d’éviter une partie de ces besoins ou de consacrer les ressources disponibles à d’autres usages prioritaires.
Cela ne signifie pas que les nouvelles centrales sont inutiles. Notre pays a besoin de capacités de production supplémentaires, de réseaux plus performants et d’un meilleur accès à l’électricité. La production et l’efficacité énergétique ne sont pas deux solutions concurrentes : elles sont complémentaires.
Prenons l’exemple d’un système de pompage solaire destiné à alimenter un périmètre maraîcher. Installer davantage de panneaux photovoltaïques ne constitue pas toujours la première réponse à un problème de performance. Il faut également vérifier le dimensionnement de la pompe, la hauteur de refoulement, les pertes de charge dans les conduites, les besoins réels en eau et les conditions de fonctionnement.
Une installation bien conçue peut fournir le service attendu en mobilisant moins de ressources. À l’inverse, une installation mal dimensionnée peut entraîner des dépenses supplémentaires sans améliorer proportionnellement le résultat.
Cette logique vaut pour les forages, les bâtiments, les industries, les infrastructures publiques et les installations solaires. La performance énergétique commence dès la conception, bien avant la mise sous tension d’un équipement.
Acheter moins cher peut coûter plus cher
Notre rapport à l’énergie est aussi une question de choix économiques. Lorsqu’un ménage achète un réfrigérateur, il regarde généralement son prix d’achat. Pourtant, ce prix ne représente qu’une partie du coût réel de l’appareil. Pendant plusieurs années, celui-ci consommera de l’électricité, nécessitera éventuellement des réparations et finira par être remplacé.
Un appareil moins cher à l’achat, mais beaucoup plus énergivore, peut ainsi revenir plus coûteux sur sa durée de vie.
La même logique s’applique aux entreprises et aux administrations. Le choix d’un moteur, d’un transformateur, d’une pompe ou d’un système de climatisation ne devrait pas reposer uniquement sur le coût initial. Il devrait également intégrer la consommation énergétique, la maintenance, la fiabilité et la durée d’utilisation.
C’est ce qui permet de réaliser une analyse du coût global : au lieu de se demander combien coûte un équipement aujourd’hui, on évalue combien il coûtera réellement pendant toute sa durée de service.
Cette approche est particulièrement importante dans les environnements où l’énergie pèse lourdement sur les budgets. Elle permet de comprendre qu’un équipement plus performant n’est pas nécessairement une dépense supplémentaire, mais peut représenter un investissement rentable.
Encore faut-il disposer d’informations fiables, comparer les performances et dépasser la logique du prix le plus bas.
Et si l’intelligence énergétique devenait une priorité nationale ?
L’efficacité énergétique ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des consommateurs. Elle nécessite une démarche structurée, des compétences techniques et des décisions adaptées.
Dans les bâtiments, cela suppose de tenir compte du climat dès la conception : orientation, ventilation naturelle, protection solaire, choix des matériaux et dimensionnement des systèmes de climatisation. Dans l’industrie, il faut mesurer les consommations, détecter les pertes, entretenir les équipements et optimiser les procédés.
Dans les services publics, l’éclairage, la climatisation et les installations de pompage peuvent faire l’objet d’évaluations régulières. Dans les ménages, l’information sur la consommation des appareils et leur coût d’utilisation peut favoriser des choix plus éclairés.
Il faut également former les techniciens, les ingénieurs, les gestionnaires de bâtiments et les décideurs à intégrer la performance énergétique dans leurs pratiques. Car on ne peut pas améliorer efficacement ce que l’on ne mesure pas. Des audits énergétiques, des indicateurs de performance et un suivi régulier permettent d’identifier les postes les plus consommateurs et de hiérarchiser les investissements.
L’objectif n’est pas de demander aux populations de vivre avec moins de confort. Il est de permettre aux ménages d’accéder à des services énergétiques de meilleure qualité, aux entreprises de réduire leurs coûts et au pays de tirer davantage de bénéfices de ses investissements énergétiques.
La transition énergétique ne se mesure pas uniquement en mégawatts installésLe succès d’une politique énergétique ne devrait pas être évalué seulement à partir du nombre de centrales construites ou de la puissance installée. Il devrait aussi être apprécié au regard des services rendus, des coûts supportés et de la quantité d’énergie nécessaire pour les fournir.
Combien d’électricité faut-il pour produire une tonne de ciment ? Pour pomper un mètre cube d’eau ? Pour éclairer un bâtiment ? Pour conserver des produits alimentaires ?
Ces questions permettent de passer d’une logique centrée uniquement sur la production à une logique de performance. Elles invitent également à considérer l’efficacité énergétique comme un enjeu économique, industriel et environnemental.
Une énergie mieux utilisée peut réduire les dépenses, limiter les besoins de production supplémentaires et contribuer à diminuer les émissions associées à la consommation énergétique.
Nous devons continuer à développer les énergies renouvelables, à renforcer les réseaux et à améliorer l’accès à l’électricité. Mais nous devons aussi nous donner les moyens de mieux utiliser chaque kilowattheure disponible, affirme Lydia Dialla.
La véritable ambition énergétique ne consiste pas seulement à produire davantage. Elle consiste à obtenir davantage de services, de confort et de valeur avec chaque unité d’énergie consommée.
Peut-être que notre urgence n’est donc pas uniquement de trouver de nouvelles sources d’énergie, mais aussi de développer une nouvelle culture énergétique : une culture dans laquelle la performance compte autant que la puissance, où le coût d’utilisation compte autant que le prix d’achat et où chaque projet intègre l’efficacité dès sa conception.
Parce qu’une centrale supplémentaire peut augmenter notre capacité de production. Mais une société qui apprend à mieux utiliser l’énergie peut aussi réduire ses besoins inutiles, préserver ses ressources et accélérer son développement.
Lydia Dialla nous invite ainsi à nous poser une question essentielle : « Avant de demander combien d’énergie supplémentaire nous devons produire, posons-nous une question essentielle : combien d’énergie pourrions-nous déjà mieux utiliser ? »
